Prologue
Le taxi arrive enfin devant l’entrée de l’hôtel Ambassador. Il fait doux à Buenos-Aires, c’est la fin de l’hiver. Gabrielle est fatiguée par le long périple qu’elle vient d’effectuer en «clipper» de la Pan American World Airways ; Biscarosse, Lisbonne, les Açores puis enfin l’Argentine… Ces voyages en aéroplane la rendent nerveuse mais c’est plus rapide que le bateau et il faut bien vivre avec son temps !
Elle descend du taxi, règle la course pendant qu’un bagagiste s’occupe de ses valises. Elle est belle dans son tailleur de chez Vionnet, un rang de perles autour de son cou délicat, un chapeau délicatement posé sur une mise en plis impeccable, ses gants à la main. Le hall fourmille de monde, en cette fin août 1939. La bonne société internationale se retrouve ici pour couler des jours «heureux» pendant que la menace de guerre gronde aux portes de l’Europe. Lady Chamberlain prend ici ses quartiers d’automne pendant que son premier ministre d’époux tente d’apaiser les tensions avec l’Allemagne malgré l’opposition des parlementaires à propos de sa politique étrangère.
Le réceptionniste lui tend la clef de sa chambre en lui souhaitant la bienvenue. Il sourit, elle le remercie distraitement. Elle réserve toujours la même chambre, la 114, avec cette magnifique vue sur le patio. Elle a tant de souvenirs liés à cet endroit. Depuis le décès de Marc, son mari, elle se sent bien seule. Elle est encore si jeune est belle. Les commères de Saint-Nicolas-du-Chardonnet avec leurs œillades condescendantes à la sortie de l’office du dimanche pourraient vous le dire. Si elle a épousé Marc Mornay, de vingt-cinq ans son aîné, c’est uniquement pour sa fortune. Qu’en savent-elles ? Elle l’aimait Marc, peut-être plus que lui ne pouvait l‘aimer. Il la trouve gracieuse et charmante lorsqu’il la croise sur un banc de la place des Vosges, le nez dans son livre. Il faut dire qu’il est séduisant. Les demoiselles de la bonne société n’ont alors d’yeux que pour lui, riche, séduisant, accumulant les conquêtes, elles feraient n’importe quoi pour se montrer à son bras dans les soirées mondaines du tout Paris.
Gabrielle est la fille unique de Jacob et Martha Baumann, blanchisseurs de la rue des rosiers. Des gens simples. Elle a reçu l’éducation d’une jeune fille juive, ses parents souhaitant qu’elle devienne une épouse et une mère aimante, Moshé, le fils du tailleur de la rue vieille-du-temple ferait un mari tout à fait convenable. Gabrielle ne disait rien, elle les aimait tant et ne souhaitait pas les contrarier mais sa nature romantique et rêveuse lui laissait entrevoir un avenir moins conventionnel.
Elle est jolie Gabrielle avec ses cheveux blonds, ses yeux verts, sa longue silhouette attirent les regards lorsqu’elle livre le linge dans les maisons bourgeoises. L’hôtel particulier de Mornay elle le connait bien. Une fois par semaine, le jeudi, elle vient y déposer le linge de maison délicatement parfumé à la lavande. C’est Soizic, la vieille employée de maison qui la reçoit. Elle l’aime bien Soizic, elle lui pince affectueusement la joue à chaque fois avant de lui offrir un bol de chocolat chaud et des tartines de beurre salé dégoulinante de confiture.
Demain, elle prendra la route pour rejoindre l’estancia dans le centre-est du pays. Elle est dans la famille de Marc depuis trois générations, on y élève des moutons et des vaches, très appréciés pour leur viande en Europe. Il faut absolument que Jacob et Martha viennent s’installer ici, avant de quitter la France elle est venue déposer les billets pour la traversée en paquebot au départ de Bordeaux un mois plus tard. Dans un discours en janvier, Hitler a annoncé dans un discours que la guerre entraînerait la destruction de la race juive en Europe. Ils ne veulent pas quitter leur vie, ils sont nés ici, mais elle ne désespère pas de les faire changer d’avis, elle a si peur pour eux. Avant de partir, Jacob lui a confié la ménorah familiale. Elle les a longuement serrés contre son cœur.
Dix années de bonheur sans «presque» une ombre entre Paris, Biarritz, Menton, New-York et Buenos-Aires. Le double mariage religieux à la Madeleine puis le lendemain à la grande synagogue. Ces parents, humbles, mais si fiers de cette union. Gabrielle n’a pas vu les années passer. Elle était si heureuse auprès de Marc. Elle n’aime pas l’oisiveté, entre la galerie d’art, le salon littéraire, les dîners, les voyages, sa vie est comblée. Puis ce matin de juin 1937 où le coupé Delahaye de Marc est sorti de la route pour terminer sa course contre un platane… La marée-chaussée a conclu qu’il avait dû s’endormir au volant. Le corps était difficilement identifiable étant donné que l’automobile à pris feu.
Dans cette chambre, tout lui rappelle Marc. C’est ici qu’ils ont passé leur voyage de noce, qu’ils se sont aimés à en défaillir… Elle se souvient encore de l‘odeur de sa peau, de la douceur de ses caresses, de sa bouche sur la sienne, des mots doux qu’il susurrait à son oreille. Les longues balades à cheval dans la campagne… Cet enfant qu’elle a perdu, sa tristesse, la compassion de Marc qui n’a eu de cesse de la rassurer.
Elle a mis sa vie en «parenthèse» depuis deux ans. Elle a vécu quasi en «recluse» dans la grande maison des beaux quartiers ne se consacrant qu’au travail ainsi qu’aux œuvres de charité auxquelles elle apporte son soutien depuis tant d’années.
Elle dîne dans la salle à manger de l’hôtel. L’ambiance surannée de cet endroit lui plaît. C’est bondé. Un brouhaha de conversations feutrées emplit l‘atmosphère que peinent à rafraîchir les ventilateurs. Elle regarde alentour. La señora Almeida, dont le mari a fait fortune au Brésil en y exploitant l’or, se pavane parmi les convives un éventail ridicule à la main. Elle est énorme et vulgaire mais n’a pas l’air de s’en soucier. Lady Chamberlain prend l’apéritif, à sa table, en compagnie de Wallis et Édouard, discrets et amoureux, ainsi que Daphné du Maurier qui savoure le succès de son roman «Rebecca» dont on dit qu’Hitchcock va en faire un film.
Le quatuor à cordes entame un air de Mozart. Son père aime Mozart, c’est lui qui l’a initié à la musique classique… Elle ne peut entendre cette musique, elle se lève puis monte dans sa chambre.
Gabrielle est anxieuse. Elle est partagée entre l’envie de se mettre au lit avec un livre et celle de sortir pour une promenade nocturne dans les rue de Buenos-Aires. Elle aime cette ville la nuit.
C’est décidé, elle va sortir. Elle revêt une robe d’organdi «cendre de rose», des escarpins vernis à talons, un foulard pour couvrir ses cheveux.
Lorsqu’elle sort de l’hôtel, un voituriste lui demande si elle souhaite un taxi. Elle décline gentiment la proposition, la nuit est douce, c’est à pieds qu’elle ira en ville.
Les jeux Olympiques, pour la première fois organisés hors d’Europe, font que la ville «grouille» d’étrangers, c’est l’effervescence. Le hasard mène Gabrielle dans le quartier touristique et historique de Montserrat. Il faut chaud, elle s’assoit à la terrasse d’une taverne pour se rafraîchir.
Elle sirote son citron pressé lorsqu’une jeune femme l’aborde. Elle est à la table d’à côté avec un groupe d’amis, elle l’observe depuis son arrivée.
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Vous n’êtes pas d’ici señora ?
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Je suis française…
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Vous avez l’air bien triste, venez vous joindre à nous pour le verre de l’amitié !
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Je ne sais pas si je peux…
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Allez, pas de chichis !
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Je me présente, Eva Duarte, j’ai vingt ans et je suis «actrice».
Gabrielle devant tant de sollicitude n’ose refuser et se lève pour rejoindre le petit groupe.
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On boit un verre de vin puis on t’emmène au «Aceras de Buenos-Aires», le tango tu connais ma belle ?
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Je connais oui…
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Tu vas passer un moment exceptionnel !
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Je ne sais si…
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Allez, suis-nous tu vas vivre la nuit argentine !
Les jeunes gens sont exaltés. Eva semble être leur égérie. Elle est belle, pleine de vie !
Le «Aceras de Buenos-Aires» est un cabaret où l’on vient danser le tango et s’enivrer de vin jusqu’au bout de la nuit. Gabrielle en entrant se sent mal à l’aise. L’atmosphère y est oppressante. Le groupe s’installe à une table puis commande du vin.
Sur une estrade, un orchestre attend.
Eva qui a disparu quelques instants, revient accompagnée d’un beau jeune homme.
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Je te présente Lorenzo ma belle ! Dit-elle en s’adressant à Gabrielle.
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Il va t’emmener dans la fièvre du tango !
L'hidalgo la saisit par la taille puis l'entraîne sur la piste. Eva lève la main pour que l'orchestre joue.
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